Chaime Marcuello-Servós, Charlyne Millet, Antonio López-Peláez
Chaime Marcuello-Servós, Universidad de Zaragoza / Université de Saragosse (Espagne)
Chaime chez unizar.es
Charlyne Millet, Docteure en sciences de l’éducation, Université du Havre Normandie, UMR CNRS IDEES-Le Havre
charlyne.millet chez gmail.com
Antonio López-Peláez, UNED (Universidad Nacional de Educación a Distancia), Departamento de Trabajo Social
alopez chez der.uned.es
L’institutionnalisation du travail social dans une culture scientifique post-académique en Espagne
Résumé / Abstract
C’est à la fin du XIXe siècle aux États-Unis que le travail social a été intégré à l’enseignement universitaire pour la première fois. Il est alors pensé comme une profession d’aide et comme une discipline universitaire. Cette forme d’institutionnalisation s’est d’ailleurs cristallisée dès 1928 en France, à Paris. En Espagne, à partir des années 1980, le travail social s’est institutionnalisé dans une culture scientifique universitaire. Il est alors devenu un domaine de connaissance spécifique. Mais ce savoir institué est toujours en tension avec les processus instituants.
Mots-clés : construction scientifique, institutionnalisation, universitarisation, formation, travail social, Espagne.
The institutionalisation of social work in a post-academic scientific culture in Spain
It was at the end of the 19th century in the United States that social work was first incorporated into university education. At that time, it was considered both a helping profession and an academic discipline. This form of institutionalisation took hold in Paris, France, in 1928. In Spain, from the 1980s onwards, social work became institutionalised within a scientific academic culture. It then became a specific field of knowledge. However, this institutionalised knowledge is still in tension with the processes that established it.
Keywords : scientific construction, institutionalisation, academisation, training, social work, Spain.
Mots-clés
formation | institutions | sciences humaines | travail social |
Introduction
L’histoire du travail social en Espagne est un échantillon du processus d’institutionnalisation de la discipline et de la profession, qui comporte des éléments archétypaux où se tissent des formes de pouvoir et de connaissance. C’est un parcours où l’on peut retracer les batailles idéologiques et, dans une moindre mesure, les positions épistémologiques. Pouvoir et connaissance ont toujours entretenu des relations complexes, générant des interactions denses. L’adage classique reconnaît que la connaissance est un pouvoir et que le pouvoir nécessite l’accès à l’information et la connaissance pour se maintenir. Il ne s’agit pas ici de développer une exégèse historique de cette relation pouvoir-savoir. Parmi les auteurs nombreux et bien connus sur le sujet, retenons Habermas [1] et Foucault [2]. Qu’il s’agisse du pouvoir, du savoir, de la science et de la vérité, le travail social en Espagne n’est pas épargné par ces questions. Il est considéré sur ce territoire en tant que discipline universitaire et en tant que science, au-delà des pratiques professionnelles d’aide et d’assistance.
Tout au long du XXe siècle, le processus d’institutionnalisation s’est consolidé par la création d’organisations professionnelles dédiées. L’émergence de la recherche et sa diffusion par le biais de congrès de dimension internationale, d’articles dans des revues scientifiques, a participé à ce processus d’institutionnalisation académique. L’enseignement universitaire s’est également développé et des diplômes de premier cycle, puis master, puis doctorat ont émergé en premier lieu dans la sphère nord-américaine et anglo-saxonne [3].
Le travail social s’est institutionnalisé en tant que discipline mais différemment des autres. C’est à partir des associations de travailleurs sociaux que cette institutionnalisation s’est développée, selon une triple perspective. Tout d’abord, par intérêt professionnel. Lors de la première conférence internationale sur le travail social, qui s’est tenue à Paris en 1928, il a été proposé de créer une Association internationale des travailleurs sociaux, qui a donné naissance au Secrétariat international permanent des travailleurs sociaux, fondé la même année. Puis, suite à la conférence de 1928, une Association Internationale des écoles de travail social a émergé. Cette association réunit toutes les écoles formant des travailleurs sociaux et développe des échanges autour des méthodologies, pratiques et fondements scientifiques des diplômes du travail social [4]. Toujours après 1928, un conseil international de l’action sociale a également été créé qui regroupe les organisations non gouvernementales (ONG) travaillant dans le domaine de l’aide sociale par pays et par régions du monde [5]. Enfin, en 1950, à Paris, lors d’une nouvelle édition de la Conférence internationale sur le travail social, a été créé la Fédération internationale du travail social, qui aujourd’hui encore rassemble les travailleurs sociaux [6].
Dans le cas de l’Espagne, le travail social est parvenu dans les années 1980 à occuper une place parmi les études universitaires officiellement reconnues par l’État. Avant cela, de nombreux efforts avaient été déployés pour obtenir cette reconnaissance [7]. Jusqu’alors, le processus d’invention, d’expansion et de consolidation de la discipline était lié aux processus complexes du début du XXe siècle. On y affronte les effets du positivisme et la crise des sciences européennes, mais aussi le succès des sciences naturelles considérées comme des sciences par excellence, par opposition aux sciences de l’esprit [8] comme connaissance de second niveau.
Cette hiérarchie a une généalogie. Auparavant, au XVIIIe siècle, en Espagne, on promouvait ce que l’on appelait les « Académies royales » qui sont toujours en vigueur et qui intègrent ce que l’on appelle l’Institut d’Espagne. Comme elles le disent d’elles-mêmes : « Les académies royales, nées de l’esprit des Lumières et protégées par la Couronne, ont commencé à s’établir en Espagne au XVIIIe siècle comme centres de culture et de diffusion du savoir. Elles ont été et continuent d’être les entités qui représentent l’excellence dans les différents domaines de la science, des arts et des sciences humaines. Leurs valeurs essentielles sont, d’une part, la catégorie de leurs membres, en qui concourent les plus hauts mérites intellectuels et scientifiques, et d’autre part, leur stabilité et leur indépendance vis-à-vis des intérêts économiques ou politiques. » [9]
De nos jours, les Académies Royales [10] continuent de faire partie d’une frange élitiste – ainsi que décadente – de la société espagnole et sont soutenues par la Couronne et la Constitution de 1978. Leur prestige et leur activité sont inégalement répartis et, dans certains cas, sont invisibles pour le grand public, voire totalement inconnus, malgré la valeur institutionnelle qui leur est attribuée par les pouvoirs établis. En ce sens, les connaissances consolidées sont incorporées dans les formes instituées de la connaissance. De cette manière, une « reconnaissance » mutuelle est produite. Ceux qui veulent avoir un savoir solidement établi aspirent à rejoindre les études universitaires officielles si leur niveau est comparable à ceux qui les ont précédés – et que ceux qui sont là le leur permettent – et cherchent à obtenir le même statut. C’est dans ce processus d’interaction et d’intersubjectivité que se discute finalement la position du travail social dans la panoplie des sciences contemporaines, qui, dans une perspective poppérienne, qualifie ce qui est écarté de pseudo-science [11].
Ainsi, contrairement au modèle des académies nationales et au processus d’institutionnalisation universitaire de la seconde moitié du XIXe siècle, le travail social, en tant que discipline et profession a été institutionnalisé dans une perspective globale et de réseau, et ce, dès le commencement. La dimension académique a été prise en compte de façon originelle, au point de créer une association internationale des écoles qui reste encore aujourd’hui en vigueur et très active.
Ce que nous cherchons à interroger, c’est précisément la dimension scientifique du travail social, comme un élément clé de son institutionnalisation académique d’une part, et de la fabrication de sa légitimité en tant que profession d’autre part. Loin de déclarer la fin du travail social [12], nous proposons ici une vision de second ordre qui nous permet de réfléchir à ce qui reste à construire.
Le travail social est-il une discipline scientifique ?
Le travail social, comme la sociologie, la psychologie ou les sciences politiques, se caractérise par une complexité spécifique, dérivée de l’interrelation particulière entre son objet et son sujet d’étude [13]. Cependant, parallèlement à cette complexité, les sciences sociales nous permettent d’approfondir l’expérience de la liberté, dans la mesure où elles augmentent la connaissance de nous-mêmes et nous permettent de « chasser les mythes » dans lesquels nous sommes immergés en raison de notre propre condition sociale. En analysant les régularités spécifiques, les récurrences dans les parcours, auxquelles les personnes sont soumises dans des groupes observables empiriquement, les sciences sociales nous permettent « de libérer la pensée et le discours sur les régularités de leurs liens avec des modèles hétéronormés et de développer peu à peu, en substitution à la terminologie et à la conceptualisation forgées selon des représentations magico-mythiques ou des représentations naturelles-scientifiques, d’autres, qui s’ajustent mieux à la particularité des figurations sociales formées par les individus » [14]. Pensons un instant à « l’individualisme méthodologique », base philosophique de l’orthodoxie économique contemporaine [15] de la pensée néolibérale et d’une certaine postmodernité, et à ses difficultés théoriques pour expliquer les processus d’exclusion structurelle qui caractérisent les sociétés contemporaines, au contraire des analyses des interactions sociales, des réseaux sociaux et du dénommé capital social [16]. Dans un contexte de paroxysme individualiste, la pandémie de la Covid19 a mis en évidence la nécessité d’aborder structurellement le bien-être social. Pour cela il est nécessaire d’analyser scientifiquement les processus d’exclusion et d’inclusion sociale. Au-delà de l’analyse, il s’agit aussi d’intervenir, avec une méthodologie scientifique, dans ces processus, comme y invite le travail social.
Toute approche du travail social doit tenir compte, dans ce sens, de la situation particulière qui découle de la condition humaine en tant que sujet et objet d’étude. La recherche de l’objectivité doit partir de la « condition sociale » du chercheur qui affecte la possibilité de construire une connaissance scientifique « sans valeur » [17]. En même temps, la familiarité du chercheur avec l’univers social, parce qu’il en fait partie, « constitue l’obstacle épistémologique par excellence (...), car elle produit continuellement des conceptions ou des systématisations fictives, en même temps que les conditions de leur crédibilité » [18]. Cette condition particulière des sciences sociales doit conduire, selon Bourdieu, à une vigilance épistémologique systématique, caractérisée par « une polémique ininterrompue avec les évidences aveuglantes qui présentent, à bas prix, les illusions de la connaissance immédiate et de sa richesse insurmontable » [19].
Cependant, la particularité de ces objets d’étude crée des difficultés méthodologiques qui nécessitent le développement de concepts et de techniques d’analyse propres au travail social. L’interprétation ou l’explication dans le travail social, en tant qu’explication scientifique, doit être adaptée aux caractéristiques de son objet, et ne peut donc pas se contenter d’une simple projection de ce que Norbert Elias appelle des « modèles d’explication naïfs ou égocentriques », de caractère mythico-magique, ou des « modèles propres aux sciences naturelles », qui, développés pour analyser les interrelations de la nature inerte, ne sont pas simplement ajustables à l’investigation des interrelations sociales humaines [20].
C’est cette pratique scientifique dans ce domaine de connaissance qui permet aux êtres humains une plus grande intellectualisation et un plus grand contrôle de leur propre réalité sociale, dans un sens émancipateur. Mais à condition de choisir des modèles d’analyse adéquats et de générer de nouveaux concepts pour aborder, par exemple, les processus d’inclusion et d’exclusion sociale, les inégalités, les stratégies d’intégration basées sur les bonnes pratiques, les changements aux niveaux personnel, collectif et communautaire, ainsi que la conception, la mise en œuvre et l’évaluation des services sociaux en tant que partie prenante essentielle des systèmes de protection sociale.
S’agissant d’améliorer les compétences sociales nécessaires pour relever les défis que posent les sociétés dans lesquelles nous vivons – exigence qui concerne toutes les sciences sociales – cette émancipation par l’analyse est un processus historique qui a besoin de temps et de conditions institutionnelles favorables.
Les débats sur la « légitimité » du travail social en tant que science s’inscrivent dans un contexte plus large, caractérisé par le débat sur la possibilité d’appliquer la méthode scientifique à des objets d’étude tels que les êtres humains, qui sont très différents du reste des éléments qui composent le domaine de la nature. L’évolution même de la physique au XXe siècle a mis en crise le modèle de la science du XIXe siècle pris comme référence dans de nombreuses polémiques sur la scientificité des sciences sociales, ouvrant la voie à une conception de la science dans laquelle le travail social voit son niveau de discipline scientifique reconnu. En ce sens, nombre des controverses entourant la méthodologie scientifique, la vérifiabilité, le concept de causalité, la diversité des paradigmes qui opèrent dans les sciences sociales contemporaines, et les difficultés dérivées d’un objet d’étude qui est en même temps le sujet de la recherche, doivent être contextualisées dans une triple perspective :
(i) Tout d’abord, il faut prendre en compte l’évolution de la théorie physique en tant que paradigme de la théorie scientifique, et son impact sur le positivisme formulé par Comte. Le modèle newtonien de la science qui, avec la théorie de l’évolution de Darwin, a influencé le positivisme au XIXe siècle [21], a subi une transformation sévère en fonction de l’évolution de la théorie physique et de la philosophie des sciences au XXe siècle. La conception spéculaire du langage, qui défend sa neutralité dans le reflet de la réalité, n’a pas surmonté la critique développée par le second Wittgenstein, et par la notion de charge théorique formulée par Hanson ;
(ii) Deuxièmement, elle doit être replacée dans le contexte de l’évolution de la philosophie des sciences, et plus particulièrement des contributions du néopositivisme logique et du falsisficationnisme de Popper ;
(iii) Troisièmement, elle doit être contextualisée en prenant comme référence les contributions de Kuhn, Feyerabend et Lakatos, entre autres auteurs, sur l’histoire des sciences et les processus qui mènent à la découverte scientifique.
De cette façon, on peut souligner que la problématique du travail social en tant que science n’est pas radicalement différent de celle d’autres disciplines et, par conséquent, nous pouvons nous soustraire à un réductionnisme positiviste qui cherche à implanter un modèle théorique et de vérification empirique déjà partiellement abandonné par les sciences naturelles elles-mêmes. En ce sens, nous pouvons considérer que l’analyse de la sociologie faite par Bourdieu est valable pour le travail social : « la plupart des erreurs auxquelles sont exposées la pratique sociologique et la réflexion sur celle-ci résident dans une représentation erronée de l’épistémologie des sciences naturelles et des rapports qu’elles entretiennent avec l’épistémologie des sciences humaines » [22]. Le travail social en tant que discipline se conforme aux règles de la méthode scientifique (empirisme, observation intersubjective, neutralité évaluative et critique de la réalisation sociale). Ainsi la discussion sur le caractère problématique de ces « règles » ne concerne pas seulement le travail social, mais toutes les sciences et le concept de connaissance scientifique en tant que tel.
L’objectivité du chercheur, par exemple, est atteinte dans les sciences sociales grâce au caractère public de la discipline, c’est-à-dire grâce aux effets de la critique mutuelle dans la communauté scientifique [23]. En ce sens, la communauté des travailleurs sociaux peut être comparée à d’autres communautés scientifiques, et le danger du manque d’objectivité du chercheur individuel affecte aussi bien le spécialiste des sciences sociales que les scientifiques d’autres disciplines. Comme le souligne Popper : « Il est tout à fait faux de supposer que l’objectivité de la science dépend de l’objectivité de l’homme de science. Et il est totalement faux de croire que le praticien des sciences naturelles est plus objectif que le praticien des sciences sociales. Celui qui pratique les sciences naturelles est aussi partial que les autres hommes [...]. Ce que l’on peut appeler l’objectivité scientifique repose uniquement et exclusivement sur la tradition critique qui, malgré les résistances, permet souvent de critiquer un dogme dominant. En d’autres termes, l’objectivité de la science n’est pas une question individuelle, qui intéresse particulièrement les scientifiques, mais une question sociale résultant de leurs critiques réciproques, de la division amicale-hostile du travail entre scientifiques, de leur rivalité autant que de leur collaboration. Elle dépend donc partiellement d’une série de conditions sociales et politiques qui rendent cette critique possible » [24].
Science, pratique professionnelle et travail social
Chacun d’entre nous, dans sa pratique professionnelle, a rencontré des expériences qui blessent, déstructurent, excluent ou stigmatisent réellement des personnes (Cf. López Peláez et Marcuello-Servós, 2019). Et nous avons dû trouver des méthodologies qui nous permettent de produire, soutenir, accompagner un véritable changement chez nos concitoyens qui sont les utilisateurs des services sociaux. Le souci de la science, de la vérité, de la rigueur, l’empressement à dépasser nos préjugés et nos partis pris, caractérisent le travail social dans tous les pays, et sont présents dans les déclarations institutionnelles des associations internationales de travailleurs sociaux. Dans le travail social, nous ne pouvons pas dépendre uniquement de ce que nous aimons, de nos hobbies ou de nos sensibilités, ou de nos bonnes intentions, de l’idéologie ou des préjugés avec lesquels nous arrivons à l’université ou dans la pratique professionnelle (et dont nous ne sommes souvent pas conscients). Nous ne pouvons pas nous fier à un « bonnisme » académique et professionnel qui identifie nos émotions et nos sentiments à la vérité, sans une réflexion critique sur notre conditionnement antérieur. Nous avons besoin de méthodes, de techniques et d’une description adéquate de la réalité (ontologie) et de la façon dont nous la connaissons (épistémologie). À partir de là, avec une science du travail social comme ressource de base pour notre profession, et en s’appuyant sur la science, nous pourrons avancer dans le diagnostic, l’intervention et l’évaluation. Dans le domaine de la recherche, précisément parce que nous fournissons une perspective scientifique rigoureuse, nous serons également en mesure, comme dans la pratique professionnelle, de rivaliser pour les ressources disponibles et d’obtenir des financements dans le cadre d’appels à concurrence pour nos projets de recherche. Nous ne pourrons consolider notre recherche, notre enseignement et notre pratique professionnelle que si nous allons de pair avec la science, si nous nous appuyons sur la science du travail social.
Afin d’approfondir l’approche scientifique du travail social, trois caractéristiques doivent être prises en considération :
(i) Le monde qui nous entoure est tel qu’il est ; les difficultés commencent lorsque nous essayons d’expliquer et de connaître ;
(ii) Notre intervention transforme la réalité, génère un nouveau contexte et ouvre la voie à de nouvelles opportunités et de nouveaux problèmes. Le simple fait de nommer les choses — qui se produisent dans le monde de la vie dans lequel nous sommes immergés — active le processus de connaissance et oriente l’action. C’est pourquoi les concepts de science, de technique et de méthode peuvent également être compris comme des activités dynamiques qui se nourrissent mutuellement et sont produites dans un environnement et des valeurs culturelles ;
(iii) Les connaissances scientifiques sont transmises et forment en elles-mêmes un corpus qui ordonne le monde et ses conditions de possibilité. C’est pourquoi il est essentiel de comprendre les structures paradigmatiques et de favoriser la formation à l’analyse critique et à la réflexivité de second ordre. Les théories sont modélisées, redéfinies et utilisées sous différents angles.
Dans le travail social, nous devons également nous former pour être compétents dans le raisonnement scientifique qui traite du langage et de l’action. En outre, l’application de méthodes et de techniques appropriées doit également être maîtrisée, comme c’est le cas dans les universités polytechniques. Tout cela fait partie d’un processus éducatif qui est en soi « performatif » puisqu’il génère une culture et un mode d’action. Compte tenu de ce caractère performatif, il ne s’agit pas seulement d’apprendre à utiliser les méthodes et les techniques, il est également important de dévoiler ce qui est considéré comme acquis, ce qui est caché dans ce que l’on appelle la « boîte noire » des théories. Il s’agit d’introduire dans le débat public ce qui est considéré comme allant de soi, de révéler ce qui est caché sous l’apparence de la neutralité, et d’établir ainsi une réappropriation critique d’une activité fondamentale, le travail scientifique, dans notre société dite de la connaissance.
De ce point de vue [25], on distingue une quadruple tâche du travail social en tant que discipline scientifique, qui se traduit par un processus d’émancipation permettant aux personnes une plus grande intellectualisation et un meilleur contrôle de leur propre réalité sociale, afin d’abandonner « l’impuissance avec laquelle les hommes, dépourvus d’une compréhension solidement fondée de la dynamique des réseaux humains formés par eux-mêmes, marchent aveuglément de quelques modestes autodestructions à d’autres toujours plus grandes, et d’une perte de sens à une autre » [26]. Ces quatre tâches sont les suivantes :
(i) l’analyse de son objet d’étude ;
(ii) la libération des modèles d’analyse inadéquats pour cet objet [27] ;
(iii) la génération de nouveaux concepts et modèles, en développant « des instruments de langage et de pensée plus appropriés à la particularité des problèmes posés par les réseaux humains » [28] ;
(iv) le développement d’interventions professionnelles qui permettent l’amélioration des conditions de vie des citoyens, tant au niveau individuel, qu’au niveau du groupe et de la communauté [29].
Quelle peut être la contribution du travail social en tant que discipline scientifique ?
Dans le contexte actuel, l’évaluation des résultats de la recherche scientifique – et aussi de la recherche effectuée dans le domaine du travail social – est une exigence qui découle de la nécessité de rendre des comptes aux institutions qui nous financent. L’évaluation est organisée autour de la mesure des résultats obtenus, tant dans les nouvelles connaissances que les nouvelles applications pratiques et l’amélioration des processus. En ce sens, comme le souligne le rapport de la Commission Européenne intitulé « Améliorer le transfert de connaissances entre les institutions de recherche et l’industrie en Europe », la génération de connaissances doit être liée à l’amélioration des produits et des services. Parmi ces services, nous pouvons inclure l’activité professionnelle des travailleurs sociaux. Dans tout appel à projets de recherche, une section clé est celle qui fait référence aux résultats et au transfert de connaissances vers la société.
Comme d’autres disciplines scientifiques, le travail social est en concurrence pour occuper l’espace académique. Comme d’autres professions d’assistance, elle est également en concurrence dans l’espace professionnel. La capacité à générer de nouvelles connaissances et de nouvelles procédures, à améliorer les protocoles et les interventions qui sont actuellement réalisés, devient un indicateur clé des progrès ou des reculs dans notre discipline/profession. Les politiques scientifiques, qui sont devenues des politiques stratégiques dans les sociétés de la connaissance du XXIe siècle, sont particulièrement insistantes sur ce point.
Nous sommes plongés dans une révolution scientifique-technologique qui affecte de plus en plus de dimensions de la vie sociale, tout en devenant une barrière autour de laquelle s’articulent de nouveaux processus d’inclusion et d’exclusion économique et sociale. Dans ce contexte, les politiques scientifiques et technologiques jouent un rôle crucial dans les sociétés contemporaines. Étant donné que « la révolution technologique fournit l’infrastructure nécessaire au processus de formation d’une économie mondiale et qu’elle est encouragée par les demandes fonctionnelles générées par cette économie » [30], les politiques scientifiques et technologiques, c’est-à-dire celles qui poursuivent « l’effort délibéré pour influencer la direction et le rythme de développement de la connaissance scientifique par l’application de ressources financières, de dispositifs administratifs, d’éducation et de formation, qui sont tous affectés par l’autorité politique » [31], sont devenues un facteur stratégique dans les sociétés du XXIe siècle.
C’est précisément parce qu’elles sont stratégiques et disposent de ressources limitées que les politiques scientifiques définissent des lignes de recherche prioritaires et exigent des résultats transférables aux domaines correspondants de la vie sociale. En ce sens, nous nous trouvons immergés, également dans le travail social, dans un nouveau pacte ou accord plus ou moins explicite [32] entre les acteurs politiques, le monde universitaire et de la recherche, et la société (tant dans la sphère des entreprises que dans celle du tiers secteur ou des institutions publiques qui fournissent des services aux citoyens). Dans ce nouveau consensus, l’évaluation des résultats et la capacité à les transférer et à produire ainsi une amélioration de la société qui finance la recherche scientifique sont de première importance. Notre discipline ne peut rester insensible à ces exigences d’évaluation si elle veut se développer sur un pied d’égalité avec les autres disciplines des sciences sociales et juridiques. Et, surtout, si l’on entend créer un cercle vertueux de transfert de connaissances et de résultats entre l’université et la sphère professionnelle.
Cette exigence d’évaluation et de transfert implique nécessairement une distinction fondamentale entre efficacité et efficience dans l’évaluation des interventions sociales. L’efficacité mesure la capacité d’une intervention à atteindre ses objectifs préétablis, tandis que l’efficience évalue le rapport optimal entre les ressources investies et les résultats obtenus, privilégiant ainsi une logique économique de rentabilité. Cette différenciation conceptuelle s’avère cruciale dans un contexte de contraintes budgétaires où les financeurs publics et privés exigent non seulement des résultats probants, mais également une optimisation des coûts qui légitime l’investissement consenti. En ce sens, l’évaluation de l’efficience sociale est une perspective qui doit également être incluse dans ce processus [33].
L’opérationnalisation de ces critères d’évaluation s’articule autour de protocoles méthodologiques rigoureux. La légitimité scientifique du travail social dépend désormais de sa capacité à se conformer à des standards méthodologiques internationalisés, tout en préservant la spécificité de ses objets d’étude et de ses approches interventionnelles.
La demande d’évaluation va de pair avec le souci d’anticipation et de prévention des risques éventuels dans le développement scientifique-technologique, afin d’introduire des améliorations dans tous les domaines de la réalité [34]. La préoccupation pour l’avenir, initialement centrée sur le domaine des technologies critiques (comme l’armement et la défense), s’est progressivement étendue au domaine des sciences sociales, et également à celui de notre discipline, le travail social. Nous avons besoin d’études prospectives sur les tendances qui nous permettent de concevoir des mécanismes et des bonnes pratiques pouvant être mises en œuvre pour prévenir ou anticiper divers types de problèmes. Par exemple, nous avons besoin de recherches plus nombreuses et de meilleure qualité sur le système de prise en charge de la dépendance qui tiennent compte des projections démographiques et de l’évolution possible des flux d’immigration ; sur la conception de systèmes de prestations avec une évaluation et une adaptation à l’environnement ; sur la capacité à anticiper les risques émergents, y compris les avancées technologiques [35]. Dans la recherche sur le travail social avec les groupes, nous ne pouvons pas nous contenter d’adopter un point de vue rétrospectif, nous devons concevoir des applications qui, en tenant compte des diverses tendances évolutives, nous permettent de concevoir de meilleurs systèmes de prise en charge sociale. Par exemple, dans le domaine des personnes âgées [36].
Dans le domaine du travail social et des services sociaux, comme le souligne l’Agenda Global pour le travail social et le développement social [37], l’avenir de la discipline et de la profession est clairement lié à la capacité de devenir des experts qui apportent, dans tous les contextes institutionnels, leur expérience pratique et les résultats de leurs recherches. Des Nations-Unies à la Banque mondiale, en passant par tous les niveaux de gouvernement local, régional, national ou multilatéral, il s’agit d’apporter « la contribution spécifique des connaissances et des compétences du travail social à un monde en crise sociale. » [38]
Conclusion
Quoi qu’il en soit, le travail social en Espagne est reconnu comme un domaine spécifique de connaissances dans le macro-domaine des sciences sociales et juridiques, avec un statut officiel dans les études de premier cycle, de maîtrise et de doctorat. Cependant, il est encore nécessaire de consolider son poids en tant que discipline scientifique avec une densité équivalente à celles du domaine de connaissance plus large des sciences sociales [39]. Sa dimension scientifique doit renforcer sa légitimité en tant que discipline universitaire et en tant que profession qui doit s’ouvrir à de nouveaux domaines de spécialisation en son sein, qu’ils soient traditionnels, comme le travail social avec les groupes [40], ou émergents, comme le travail social numérique ou e-travail Social [41].
Tout cela forme un champ de connaissance et de spécialisation propre, en dialogue avec le reste des sciences sociales, et qui est ouvert à de nouvelles lignes de recherche et d’action professionnelle, avec l’objectif partagé depuis la Première Conférence du travail social à Paris, en 1928 [42] de travailler pour le bien-être social, l’inclusion et la promotion des citoyens dans des sociétés complexes, à partir d’une profession et d’une discipline académique qui se base sur la science du travail social.
Le travail social se constitue donc essentiellement comme un savoir appliqué, une science à orientation pratique et pragmatique qui trouve sa raison d’être dans l’intervention et l’action sociale, et se distingue par sa capacité à articuler rigoureusement l’analyse théorique et l’intervention pratique, dépassant ainsi les approches purement assistancielles ou philanthropiques. En effet, si la charité, la bonté et l’altruisme peuvent constituer des motivations initiales légitimes, ils s’avèrent insuffisants pour répondre à la complexité des phénomènes sociaux contemporains. Le travail social moderne exige une compréhension approfondie des mécanismes sociaux, économiques et politiques qui génèrent des situations d’exclusion, de vulnérabilité et de marginalisation, ainsi qu’une maîtrise des outils méthodologiques permettant une intervention efficace et éthiquement fondée.
Cette tension entre l’impératif scientifique et l’engagement pratique n’est pas nouvelle dans l’histoire du travail social. Dès la Conférence de Paris, il y a près d’un siècle, Alice Masarykova avait déjà formulé ce dilemme fondamental qui, avec le passage du temps, demeure un défi central pour la profession : « J’ai le désir ardent d’écarter ces dangereuses délimitations qui nous font nous demander : serai-je égoïste ou altruiste, individualiste ou socialiste, aristocratique ou démocratique, scientifique dans le travail social ou seulement charitable, national ou international, oriental ou occidental ? ».
Le questionnement qu’elle soulevait concernait la nécessité de consolider une démarche scientifique rigoureuse tout en préservant la dimension humaniste et transformatrice du travail social. Aujourd’hui encore, ce défi persiste dans la confirmation d’une pratique professionnelle fondée sur la recherche et l’analyse critique, capable de résister aux visions dogmatiques qui tentent d’imposer leur conception particulière de l’empire cognitif. Cette perspective implique un engagement constant dans la production de connaissances empiriquement fondées et méthodologiquement solides, tout en maintenant une vigilance critique face aux tentatives d’hégémonie intellectuelle qui pourraient compromettre l’autonomie épistémologique de la discipline.
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Weber M., 1978, Ensayos sobre metodología sociológica, Buenos Aires, Amorrurtu.
Notes
[1] M. Foucault, Un diálogo sobre el poder y otras conversaciones (1981).
[2] J. Habermas, Conocimiento e Interés (1982).
[3] H. Chaiklin, The history of social work education and the profession’s structure (2013).
[7] C. Marcuello-Servós, « Social work education and the Bologna Process » (2014).
[8] W. Dilthey, Teoría de las concepciones del mundo (1997).
[10] Les académies sont : i. Langue espagnole, ii. Histoire, iii. Beaux-Arts de San Fernando, iv. Sciences Morales et Politiques, v. Pharmacie, vi. Médecine, vii. Jurisprudence et Législation, viii. Sciences Exactes, Physiques et Naturelles et ix. Sciences de l’Ingénierie. En Espagne, le système général est divisé en cinq grands domaines de connaissance ou « macro-domaines » selon l’Agence nationale pour l’évaluation de la qualité et l’accréditation (ANECA) : A - Sciences ; B - Sciences de la santé ; C - Ingénierie et architecture ; D - Sciences sociales et juridiques ; E - Arts et lettres. Voir : http://www.aneca.es/Programas-de-evaluacion/Evaluacion-de-profesorado/ACADEMIA/Comisiones-de-revision
[11] M. Bunge, Pseudociencia e ideología (2013).
[12] C. Maylea, « The end of social work » (2021).
[13] T. Fernández García, A. López Peláez, Trabajo Social con Grupos (2006).
[14] N. Elias, Sociología Fundamenta (1999).
[15] L.E. Alonso, La era del consumo (2005), p. 1-28.
[16] R. Putnam, Bowling Alone : The Collapse and Revival of American Community (2002).
[17] M. Weber, Ensayos sobre metodología sociológic (1978), p. 229.
[18] P. Bourdieu, J.-C. Chamboredon, J.-C. Passeron, El oficio del sociólogo (2001), p. 27.
[19] P. Bourdieu, J.-C. Chamboredon, J.-C. Passeron, ibid. (2001), p. 27.
[20] N. Elias (1999), op. cit., p. 19.
[21] P. Baert, La teoría social en el siglo XX (2001).
[22] P. Bourdieu, J.-C. Chamboredon, J.-C. Passeron (2001), op. cit., p. 18.
[23] A. Giddens, Sociología (2001), p. 55.
[24] K. R. Popper, « La logique des sciences sociales » (1979), p. 82.
[25] A. López Pelaéz, C., Marcuello-Servós, « Teoría y ciencia del Trabajo Social en el siglo XXI, fundamentos científicos y metodológicos » (2019).
[26] N. Elias (1999), Ibid, p. 36.
[27] Selon les termes de Norbert Elias il s’agit de « l’émancipation par rapport aux représentations hétéronomes, naïvement égocentriques ou liées à la science naturelle ». Nous pensons également aux représentations biaisées par le racisme, le colonialisme ou le machisme.
[28] N. Elias (1999), op. cit., p. 21.
[29] A. López Peláez, Teoría del Trabajo Social con Grupo (2015).
[30] M. Castells et P. Hall, Tecnópolis del mundo. La formación de los complejos industriales del siglo XXI (1994), p. 23.
[31] E. Shils, Criteria for Scientific Development : Public Policy and National Goals (1968), p. IX.
[32] A. López Peláez et D. Kyriakou, Robots, genes and bytes : technology development and social changes towards the year (2020), (2008).
[33] C. Marcuello-Servós, « Non-profit Entities and Social Efficiency : A Sociocybernetic Approach to Social Efficiency and its Measurement » (2002).
[34] A. López Peláez, Prospectiva y cambio social : ¿cómo orientar las políticas de I+D en las sociedades tecnológicas avanzadas ? (2009).
[35] Y. De la Fuente, E. Sotomayor, El sistema español de atención a la dependencia en el contexto europeo (2014).
[36] A.E. Scharlach et K. Hoshimo, Healthy Aging in Sociocultural Contex (2013).
[37] Pour en savoir plus : http://www.globalsocialagenda.org/
[38] D.N. Jones, R. Truell, The Global Agenda for Social Work and Social Development : A place to link together and be effective in a globalized world (2012), p. 465.
[39] J. Brekke, J. Anastas, (eds.). Shaping a Science of Social Work. Professional Knowledge and Identity (2019).
[40] A. López, C. Pelaéz, Ibid (2015).
[41] A. López, C. Peláez, Marcuello-Servós, « e-Social work and digital society : re-conceptualizing approaches, practices and technologies » (2018).
[42] Première conférence internationale du service social (1928), vol. 1, p. 161.
Chaime Marcuello-Servós, Charlyne Millet, Antonio López-Peláez « L’institutionnalisation du travail social dans une culture scientifique post-académique en Espagne », in Tétralogiques, N°31, Le travail social à l’épreuve de l’épistémologie des savoirs.
