Accueil du site > A paraître > A paraître (mars 2020) : n°25, La déconstruction du langage : où vont les (...)

A paraître (mars 2020) : n°25, La déconstruction du langage : où vont les sciences du langage ?

 

Signe, langue, écriture, expression… ce que l’on appelle globalement « langage » relève de multiples causes articulées entre elles que les sciences du langage, parties prenantes des sciences humaines, se doivent de dissocier afin de spécifier leurs objets respectifs. Le n°25 de Tétralogiques propose de problématiser à nouveaux frais la déconstruction du langage et ses conséquences en interrogeant le devenir épistémologique de la linguistique à l’heure de ce que l’on appelle le post-structuralisme.


Argumentaire

Toute science analyse ou déconstruit le phénomène qu’elle observe pour constituer son objet d’explication dans sa spécificité et sa généralité. L’histoire des sciences du langage, depuis quelques décennies, a pu sembler remettre en cause la déconstruction initiale proposée par Ferdinand de Saussure. N’a-t-on pas assisté à une dilution de cet objet qu’il avait cru distinguer et autonomiser : la langue ou le langage en tant que valeur structurale [1] ? S’il est certain que l’on a assisté au refus d’un certain structuralisme, l’histoire récente témoigne peut-être moins d’une dilution de la linguistique que de la nécessaire reconnaissance de causes multiples à l’œuvre dans le phénomène global appelé « langage ». « Pris dans son tout », dans sa combinatoire empirique « multiforme et hétéroclite », le langage n’est pas un objet scientifique, mais plusieurs. Ce que Saussure rejetait comme n’étant pas l’objet spécifique de la linguistique n’en est pas moins l’objet possible d’autres sciences humaines, car « bien loin que l’objet précède le point de vue, on dirait que c’est le point de vue qui crée l’objet » observait-il pertinemment.

Le titre de la revue l’atteste : la tétralogie du langage le constitue en structure formelle (objet grammatico-sémantique de la linguistique dite interne ou glossologie), en écriture (objet techniquement fabriqué parmi d’autres d’une ergologie générale), en usages ou langues (objet parmi d’autres, non verbaux, d’une sociologie) et en expression (objet éthique et affectif parmi d’autres, non verbaux, d’une axiologie) [2]. Quels que soient les termes employés ou le nombre de dimensions distinguées, il est impossible de ramener « les mots » à un seul et même principe explicatif car les processus sous-jacents qui les déterminent ne sont pas du même ordre [3]. Le terme de déconstruction n’a donc pas le sens que lui donne Jacques Derrida en tant qu’analyse critique de textes et en tant qu’il s’oppose dans sa forme dérivée, le déconstructionnisme, au structuralisme. Il est ici synonyme de délimitation d’un objet de science par dissociation d’autres objets, en fonction de processus sous-jacents différents et autonomes. Déconstruire « le langage » revient à y reconnaître une pluralité de causes qui ne se confondent ou ne s’amalgament pas.

Les différents « tournants » (de la pragmatique, de l’automatisation…) qu’a connus la linguistique depuis un demi siècle se sont accompagnés de transformations épistémologiques ou méthodologiques visant à rendre compte d’une telle pluralité, mais certaines s’avèrent aujourd’hui plutôt contre-productives. C’est le cas d’un sociocentrisme fonctionnaliste, tout aussi critiquable qu’un logocentrisme formaliste ; d’un positivisme qui rejette toute approche théorique sous prétexte de réification ou de dogmatisme ; d’un naturalisme qui nie par principe toute spécificité de l’humain [4]. S’il est difficile de mesurer quelles en sont les conséquences sociologiques, toujours est-il qu’on a assisté parallèlement et progressivement à l’annexion, la marginalisation voire la disparition du cursus des sciences du langage dans l’offre de formation universitaire ainsi qu’à la subordination de la recherche à son utilité ou son efficacité sociale sur le marché du langage.

La déconstruction devrait pourtant permettre de lutter contre tout réductionnisme, qu’il soit logiciste, socio-historiciste, techniciste (on peut penser ici à la part prise par l’ingénierie linguistique) ou naturaliste (dans lequel conditionnement cortical et causalité sont souvent confondus). Un modèle anthropobiologique dialectique n’est-il pas plus que jamais nécessaire  ?

La déconstruction a corrélativement pour ambition de dépasser les cloisonnements disciplinaires. Nombre de disciplines partagent le « thème » du langage sans en faire le même objet, sans donc parler de la même chose, et sans toujours s’en rendre compte. Souvent tenu pour acquis ou présupposé, leur croisement s’apparente à un monologue sans renouvellement réciproque des connaissances. Une interdisciplinarité qui ne soit ni confusion ni addition de points de vue est-elle possible [5]  ?

La déconstruction du langage peut être mise à l’épreuve par l’observation contrôlée de dissociations pathologiques. Par exemple, l’analyse des réponses d’aphasiques a permis tout autant de rectifier la théorie saussurienne de la valeur structurale que de montrer que tout dans le « langage » n’était pas atteint [6]. Mais ce sont tout autant les situations atypiques et problématiques qui permettent de mettre en évidence, par la négative, les conditions de fonctionnement du langage dans toutes ses dimensions. La clinique ne pourrait-elle pas devenir un mode de vérification des sciences humaines au sein d’une anthropologie clinique générale ?

Enfin, la déconstruction peut permettre de dépasser l’ambiguité qui consiste à confondre dans un même raisonnement, fondé mythiquement sur un seul mot, le langage, des faits qui relèvent de raisons multiples et différentes. Ne faudrait-il pas cesser finalement de parler de « langage » et reparler notamment, à nouveaux frais, de structuration ?

C’est à ces questionnements, que l’anthropologie clinique n’a cessé de poser, que nous souhaitons continuer d’apporter des réponses scientifiques et empiriques en ouvrant le débat dans ce numéro à tous les chercheurs concernés par la définition du « langage ».

Notes

[1Anne-Marie Houdebine, « La dilution de l’Objet », in Où en sont les sciences du langage dix ans après ?, BUSCILA, Paris, 1991.

[2Depuis sa création en 1984, les 24 numéros parus de la revue traitent de ces dimensions théorisées par Jean Gagnepain (1923-2006), linguiste et épistémologue. On pourra consulter les Leçons d’introduction à la théorie de la médiation, 1994, ouvrage de synthèse en accès libre qui explicite cette déconstruction en quatre registres d’analyse que l’être humain met en œuvre en « parlant » mais pas seulement.

[3Jean-Claude Quentel, Laurence Beaud, « La déconstruction du langage à travers la théorie de la médiation », Al-Lisaniyyat, 2008, pp.25-39. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00909090/

[4Jean-Yves Dartiguenave, Jean-François Garnier, La fin d’un monde ? Essai sur la déraison naturaliste, PUR, 2014.

[5Jean-Claude Quentel, Les fondements des sciences humaines, Erès, 2007.

[6Hubert Guyard, Jean-Yves Urien, « Des troubles du langage à la pluralité des raisons », in Le Débat, n°140, 2006, 86-105.