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Jean-Luc Pirard

Psychiatre et psychanalyste.

Réactions à « Clinique psychanalytique et psychopathologie ou penser la négativité »

 


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L’article que nous venons de lire devrait éveiller notre intérêt à plus d’un titre.
Il nous montre d’abord en quoi son auteur tente de faire une véritable synthèse (non syncrétique) des théories dont il s’est laissé imprégner tout au long de son parcours intellectuel : on pourrait parler, en ce qui le concerne, d’une véritable autobiographie intellectuelle. Cela va de ses références szondiennes héritées de son maître Jacques Schotte à ses références lacaniennes, en passant, médiation oblige, par ses références, ô combien déterminantes, à Jean Gagnepain. Ces divers points de passage constituent autant de moments conservés de ce parcours : on peut voir ici à l’œuvre une véritable Aufhebung (conservation dans le dépassement). Mais dépasse-t-on jamais vraiment ?

Son texte qui porte modestement le sous-titre de « Dialogue inachevé toujours à reprendre », et qu’on pourrait intituler, n’était l’audace de la comparaison, « De nos antécédents », m’inspire certaines réflexions qui relèvent davantage de l’association libre, je dirais même de la digression libre voire du libre commentaire, que d’une quelconque contradiction même si elle peut affleurer à certains moments mais jamais sur l’essentiel. Je propose de nous laisser descendre au fil de ce texte, en nous arrêtant à certains endroits comme au bord d’une berge pour simplement interroger, interpeller, demander un supplément d’information ou encore y aller d’une petite élucubration plus personnelle, voire d’un incoercible petit billet d’humeur…

1 Pour un discours de la méthode

Dans un premier paragraphe, il est question de « phénomènes cliniques dont la manifestation psychique est non seulement incontestable mais intrinsèque… ».

Que doit-on entendre par manifestation psychique… intrinsèque  ? S’agit-il de quelque chose qui se joue au sein d’une sphère psychique spécifique, qui n’est la manifestation de rien d’autre que de soi-même, une sorte d’auto-manifestation ? La suite du paragraphe semble aller dans ce sens. Mais en quoi l’imaginaire (s’agit-il de l’Imaginaire au sens lacanien du terme ?) serait-il le collecteur des alertes diffuses transformées en angoisse ?

Ici je voudrais évoquer la notion de complaisance somatique, chère à Freud (voir le cas Dora) et qui ne manque jamais dans les phénomènes conversifs. Mais que le soma complaise à la psyché, est-ce sortir pour autant de la psyché ?

En ce qui concerne le second paragraphe, il est sûr que les références théoriques ici exposées ont incontestablement « un air de famille » et que c’est probablement la raison pour laquelle elles ont été retenues. Mais elles sont sujettes à disputes au sens noble de la « disputatio » puisqu’elles tentent de penser de manière systématique et donc immanquablement exclusive l’objet inobjectivable par excellence qu’est l’humain.

Plus loin, il est question d’une « façon communicable de penser la psychologie clinique à défaut d’être universalisable ». J’aurais tendance à dire qu’il ne faut tout de même pas renoncer si vite à l’universalisable des Lumières. Les enseignements de certaines sciences sont tout de même universalisables, l’exemple de la physique me venant le premier à l’esprit. Bien sûr, les sciences dites « humaines » sont elles encore dans les limbes, mais, à moins de renoncer à leur possible naissance (Gagnepain disait, il y a plus de trente ans, que c’était pour dans deux cents ans, sentence qui devrait nous inciter à la modestie et à la patience mais aussi à la ténacité sans concession à défaut de quoi l’échéance déjà bien longue pourrait être retardée…), ou de les concevoir à tout jamais comme conjecturales (Lacan, Les Écrits : Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, p. 284), on ne voit pas pourquoi un jour elles ne pourraient pas articuler des propositions parfaitement universalisables. Restons optimistes et travaillons-y.

Dans un troisième paragraphe, l’auteur évoque le fameux DSM et son propos me provoquerait
à dire ceci : le DSM, en ses diverses versions qui elles aussi ont un air de famille (malheureusement faudrait-il dire), se prévaut d’un soi-disant « athéorisme » ; fi de toute théorie, « les faits » rien que « les faits » … ainsi va-t-on enfin pouvoir communiquer… universellement. Mais se pose-t-on la question de savoir s’il est seulement possible en tant qu’être parlant de ne pas avoir de théorie ? Et l’ « athéorisme » déclaré n’est-il pas après tout la pire de toutes ?
Des théories il y en a toujours, sachons le : le décisif étant que certaines s’ignorent elles-mêmes et qui sont généralement les plus indigentes… sauf pour servir… politiquement. Je pense que le DSM, en ses diverses versions qui n’y changent rien, est parfaitement dans ce cas et qu’il n’appréhende le réel clinique qu’à travers le prisme des préjugés impensés de « l’Américain moyen », sans parler de son arraisonnement par l’industrie pharmaceutique, chaque molécule revendiquant sa place au soleil (façon de parler) ou de l’influence de certains groupes sociétaux, par exemple la communauté gay aux États-Unis qui en a exigé le retrait de la notion d’homosexualité.
Quand guérirons-nous donc, nous petits européens, du « complexe de l’Oncle Sam » ?

Dans un quatrième paragraphe, il est rappelé pour le contredire que « la nature ne connaît pas de saut ». Sauf, justement, quand elle se dénature.
Il est bien vrai que la nature qui reste nature ne connaît pas de saut, tout au plus quelque surgissement de formes, et qu’il n’y a de sauts de la nature qu’en elle-même, ou plutôt qu’elle ne saute qu’au sens où elle se divise en elle-même, comme on le dirait d’une poudrière (exemple du Larousse) ou d’un atome en fission (Spaltung).
Quant au reste : il est vrai que dans l’opération, il y a toujours quelque chose qui « fout le camp », quelque chose d’irrécupérable et que de la scission à la fusion, il y a quelque chose d’impossible. Il y faudrait une sorte d’énergie nucléaire à l’envers, autrement dit de la vie à l’envers, mais la mort est-elle autre chose finalement qu’un retour à la minéralité dont l’on vient et vers laquelle on retourne inexorablement ? On n’arrivera donc jamais, vivant, à « recoller les morceaux » : adieu jouissance, adieu énergie à jamais perdue, adieu objet petit a, etc. (objet a, seule invention revendiquée par l’étonnamment modeste Lacan… un Lacan il est vrai marxien pour le coup).

Dans un cinquième paragraphe est évoqué le symptôme comme solde d’un conflit. Ici en effet, contrairement à la mathématique, (–) fois (–) n’égale pas (+) : il y a donc une négativité résiduelle, tout ne se laissant pas repositiver. Mais il n’y a pas moins une positivité résiduelle car (+) fois (–) n’égale pas (–) en ce sens que tout ne se laisse pas négativer non plus (la négativité n’est pas toute puissante).

Il est vrai qu’une clinique positiviste suppose de fait une continuité sans accroc (sans l’accroc de la négativité, justement).
On peut effectivement concevoir le sujet comme tenaille entre une positivité toujours déjà perdue et une positivité jamais encore advenue : positivité qui est la même en tant qu’on la fuit et en tant qu’on la poursuit. C’est ce qu’on pourrait appeler l’entre-là de l’humain, en ce sens qu’il n’est toujours déjà plus là, et jamais encore là, en quelque sorte perdu dans le négatif entre deux rives.

Il est ensuite question du sujet comme « virtus dialectica ». Entre quoi et quoi ? Si l’on peut sans mal situer le Réel ainsi que le Symbolique, il est par contre, me semble-t-il plus malaisé de situer l’Imaginaire (au sens donc lacanien du terme), en se référant au modèle de Gagnepain. L’Imaginaire (mais s’agit-il alors de l’imaginaire Lacanien ?) ne serait-il pas à situer du côté de la Gestaltung du traitement naturel ?
Il me semble en effet que par rapport à un Réel supposé, il y a en fait humainement une double perte : la Gestalt laisse déjà choir quelque chose d’un réel et la Gestalt elle-même se perd symboliquement dans son analyse bifaciale (cette dernière perte étant anthropologiquement spécifique).

Dans un sixième paragraphe, l’auteur croit pouvoir pointer l’insuffisance de la psychiatrie
phénoménologique et existentielle. Ce jugement me paraît un peu sévère et même assez injuste pour l’avancée phénoménologique.
Il y a tout de même dans la méthode phénoménologique cette mise entre parenthèses de l’expérience naïve du monde et cette réduction me semble pétrie de négativité ; d’une négativité qui, il est vrai, n’est jamais thématisée comme telle mais qui touche cependant, en sa Wesensanschauung, aux conditions de possibilité d’un apparaître (quelque chose de l’ordre d’une instance au sens de Gagnepain s’en trouve, me semble-t-il, dégagé, mais en prenant son départ de ce que la théorie de la médiation appellerait la performance). Est venue par la suite toute cette théorie de la constitution qui refait en quelque sorte à l’envers le chemin parcouru méthodologiquement par la réduction. Et là, à nouveau, une négativité opère sans doute mais qui n’est néanmoins jamais pensée comme telle.

Dans un septième paragraphe, il est question de la psychopathologie comme arrêt sur image. Hegel, je pense, définit justement le Geist par sa fluidité quand il parle du passage de la substance, en ce qu’elle a de fixe, au sujet, en ce qu’il est toujours en mouvement. Dans l’introduction à la Phénoménologie de l’Esprit, il invite à « appréhender et exprimer le vrai, non comme substance mais précisément aussi comme sujet. » (il y faut donc les deux)

Au huitième paragraphe, petite précision : « Szondi, disait Schotte, le plus grand des méconnus et le plus méconnu des grands » ; ce qui reste très probablement vrai. Ici se trouve rendu à Szondi ce qui lui revient (rendez à César, etc.).
Il y a bien, effectivement, à circonscrire le champ complet et exclusif de la psychopathologie : si les objets (l’objet étant le plus aléatoire des déterminants de la pulsion) peuvent être en nombre indéfini, il n’en va pas de même des pulsions. Le champ de la pulsion est a priori un champ clôturable, condition sine qua non pour le rendre systématique.

Dans le paragraphe suivant est évoqué un ensemble homogène en interaction constante. Homogène certes mais intérieurement différencié, en plans, vecteurs, facteurs et tendances. Lorsqu’il est question plus loin de construction pulsionnelle de forme d’existence, je pense que la notion phénoménologique de constitution pourrait être ici avantageusement « récupérée » et que l’on devrait pouvoir parler de constitution de contactualité, de sexualité, d’affectivité, de moïté.

Enfin, dans le dixième et dernier paragraphe, l’on en vient à l’usage de la pharmacopée : on imagine trop facilement, est-il dit, qu’une molécule viendra correspondre à une maladie, etc.
Ici, je ne puis résister à l’envie de rompre une petite lance. Une des prouesses dont le marketing pharmaceutique a le secret est à mon avis la suivante : l’industrie pharmaceutique produit des molécules bien chères le plus souvent dont le débouché thérapeutique laisse, pourrait-on dire, à désirer. Des molécules « orphelines » en quelque sorte. Mais qu’à cela ne tienne, le marketing qui va toujours de concert avec elle finit par leur faire trouver avec l’aide de cliniciens complaisants une petite maladie de consolation, et ça donne généralement une mode sémiologique de fortune qui peut tenir cinq, dix, voire quinze ans mais cette longévité relative ne constitue pas un problème car une autre molécule finit toujours par prendre la relève… Il faut tout de même bien récupérer la mise (la mise des frais de « recherche »).

Les neurotransmetteurs ? Qu’il y ait des « corrélats biologiques » (mais qui dit corrélats ne dit pas déterminants) à tout ce qui relève de la « sphère psychique », la chose est trop évidente pour qu’il soit besoin de s’y attarder ; mais il n’y a cependant pas de parallélisme psycho-physique dans le sens où à telle entité psychique correspondrait telle entité physique et vice versa. Les corrélats biologiques de telle entité psychique sont divers et les corrélats psychiques de telle entité biologique ne le sont pas moins.
Toujours est-il qu’à mon sens, méthodologiquement, le chemin Oδóς de recherche biologique ne peut jamais aller que d’une analyse phénoménologique vers une investigation biologique. Les constituants pulsionnels szondiens par exemple doivent d’abord être phénoménologiquement isolés et puis seulement, des corrélats biologiques leur être recherchés. La question posée au corps s’élabore toujours à un niveau phénoménologique, sans quoi que pourrait-on trouver dans le corps ? Nous informerait-il de quelque chose qu’on ne saurait jamais dire de quoi.

2 Intérêts de la psychopathologie szondienne

Ceci est pour moi l’occasion de citer Kant en son Analytique Transcendantale de la Critique de la Raison Pure, troisième section, paragraphe 10 : « Notre projet est assurément quant à son origine le même que le sien (Kant parle d’Aristote), bien qu’il s’en éloigne très fortement dans la mise en œuvre […]. » Et un peu plus loin : « C’était un projet digne d’un esprit pénétrant que celui d’Aristote : rechercher ces concepts fondamentaux (concepts purs de l’entendement, c’est-à-dire les catégories). Dans la mesure toutefois où il ne disposait d’aucun principe, il les collecta tels qu’il les rencontrait (so raffte er sie auf, wie sie ihm aufstieβen, littéralement » ainsi les ramassa-t-il comme elles le heurtaient sur son passage) et en dénicha d’abord […]. » L’on peut aisément imaginer à quel genre de ramassage bien pire que celui d’Aristote se livrent nos actuels traités… Ramassage des « petits riens » ?

Pour rappel, le terme de « danse pulsionnelle » vient de Tosquelles, formule passée avec l’accent par Schotte, le grand passeur évoqué plus loin.

3 Convergence entre l’anthropologie clinique de Gagnepain et la dialectique pulsionnelle

C’est ici que les choses se compliquent ! Car les systèmes n’ont pas vocation à composer entre eux mais bien plutôt à s’opposer l’un à l’autre, cf. la disputatio dont il est question supra. Ici encore, mettons-nous sous l’autorité de Kant lorsque, dans sa Critique de la Faculté de Juger, il nous invite à bien distinguer le « disputer » et le « discuter » : si les questions de sentiment sont sujettes à discussion, les systèmes scientifiques quant à eux sont sujets à dispute, car « l’accord recherché se fait toujours d’après des concepts déterminés intervenant comme raison démonstrative » (paragraphe 6, présentation de l’antinomie du goût).
Or, au système il faut tendre, sinon il nous faut dire adieu à toute prétention scientifique : n’y aurait-il donc pas de science de l’homme possible et, pourrait-on se demander, pour le soigner est-il absolument nécessairement d’en avoir une ? Certains soins peuvent revendiquer une certaine « efficacité » et n’avoir pas l’air très scientifique ou, en tout cas, ne pas se théoriser très scientifiquement. Est-on d’ailleurs sûr, que ce soit en raison des théories auxquelles on se réfère qu’il nous arrive d’avoir un certain effet thérapeutique ?
Néanmoins, malgré cet accès de scepticisme, je ne puis résister au besoin de retranscrire mot pour mot, tel un moine copiste, ce que dit Kant une fois de plus de l’Architectonique en sa Théorie Transcendantale de la Méthode dans la Critique de la Raison Pure  :

« J’entends par Architectonique l’art des systèmes. Puisque l’unité systématique est ce qui, simplement, transforme une connaissance commune en science, c’est-à-dire ce qui, d’un simple agrégat fait un système [1], l’Architectonique est donc la doctrine de ce qu’il y a de scientifique dans notre connaissance en général et elle appartient ainsi nécessairement à la méthodologie.
Sous le gouvernement de la raison, nos connaissances en général n’ont pas la possibilité de constituer une rhapsodie, mais elles doivent au contraire former un système, au sein duquel seulement elles peuvent soutenir et favoriser les fins essentielles de la raison. Cela dit, j’entends par système l’unité des diverses connaissances sous une Idée. Cette dernière est le concept rationnel de la forme d’un tout, en tant que, à travers ce concept, la sphère du divers aussi bien que la position des parties les unes par rapport aux autres sont déterminées a priori.
Le concept scientifique de la raison contient donc le but et la forme du tout qui est congruent avec ce but.
L’unité du but auquel toutes les parties se rapportent et dans l’Idée duquel elles se rapportent aussi les unes aux autres fait que l’absence de chaque partie peut-être repérée à partir de la connaissance des autres (note du transcripteur : principe du tableau périodique de Mendeleïev), et qu’aucun ajout contingent ne peut y trouver une place, ni aucun quantum indéfini de perfection qui ne possède ses limites déterminées a priori.
Le tout est donc articulé (articulatio), et non pas produit par accumulation (coacervatio) ; assurément peut-il croître de l’intérieur (per intussusceptionem) mais non pas de l’extérieur (per appositionem, note du transcripteur : voir les hypothèses additionnelles de rattrapage) comme un corps animal auquel la croissance ne vient ajouter aucun membre mais rend chaque membre sans modifier les proportions plus fort et plus adapté à ses fins (note du transcripteur : on peut dire que Schotte a parfaitement suivi ce principe dans son effort de remplissement du système szondien). »

Ceci a pour moi valeur d’évangile ; d’évangile scientifique s’entend.

Mais revenons au texte où sont mis en parallèle les quatre plans de rationalité de Gagnepain et les quatre vecteurs pulsionnels de Szondi. Je me permets de rappeler ici Hegel, cité par Schotte dans sa « Notice pour introduire le problème structural de la Schicksalsanalyse  » (1963) : quatre est le chiffre de la nature (ce qui est illustré de manière éclatante par le modèle de Gagnepain), trois le chiffre de l’esprit (non moins brillamment illustré par le même modèle, à savoir les trois temps logiques de la dialectique).
Il y a tout lieu de penser que la finitude humaine a à voir avec ce chiffre quatre, « l’équipement » humain étant naturellement fini et donc dénombrable. Par contre, ce que l’homme fait de cet équipement est infini et indénombrable, la dialectique n’en finissant pas, sauf pathologie.

Il semble bien que le « quatre » de Gagnepain et le « quatre » de Szondi ne puissent pas se recouvrir simplement. Le « quatre » szondien est sans doute un sous-ensemble du « quatre » de Gagnepain. La glossologie et l’ergologie semblent relever de la seule neurologie même si Gagnepain en appelait au recouvrement mutuel de la neurologie et de la psychiatrie. Je pense effectivement qu’il y a des troubles neurologiques des plans sociologique et axiologique (certaines démences touchent, à mon avis, ces plans-là mais les neurologues ne les voient pas, faute de les pouvoir penser, obnubilés qu’ils sont par les cognitions et autres praxies ; par contre, je vois de manière beaucoup moins évidente des troubles psychiatriques des plans glossologique et ergologique, mais peut-être suis-je obnubilé à mon tour et prisonnier d’habitudes de pensée).

Quoi qu’il en soit, une distinction radicale semble devoir demeurer entre neurologie et psychiatrie. La neuropathologie est indéniablement déficitaire, le corps y est concerné sur le mode lésionnel, alors que la psychopathologie n’invalide pas toujours et favorise même parfois l’affleurement possible de potentialités créatives, ce qui paraît évident dans la psychose même si ces potentialités peuvent demeurer en échec ; de plus, le corps y est concerné d’une toute autre manière (l’homme n’y est plus neuronal mais plutôt humoral : l’endocrinologie a plus à voir avec la psychiatrie que la neurologie elle-même sauf en tant que neuroendocrinologie). Si l’on accepte ce genre de distinction, qui a à être affinée considérablement, l’on pourrait redonner une certaine autologie tantôt neurologique tantôt psychopathologique au modèle de Gagnepain, autologie qui ne fait aucun problème dans le modèle szondien, où elle est évidente.
Chez Gagnepain, il n’en va pas de même, et il n’est pas du tout facile d’admettre pour le psychiatre que son champ soit théoriquement construit par analogie avec le champ de la neurologie, même si heuristiquement cela semble très puissant, très convaincant, voire même séduisant.

Ce qui est dit plus loin d’un possible affolement terminologique autour de la notion de pulsion est tout à fait vrai. Ce genre de malentendu serait peut-être évitable si par idéal chacun des systèmes y allait d’une terminologie « sui generis » sans terme d’emprunt, mais est-ce possible ? (ça semblerait réalisable dans le modèle de Gagnepain) Après quoi, il « suffirait » de « traduire » comme on va d’une langue à l’autre : mais il y a toujours les « faux frères » qui traînent ça et là, et la pulsion en est un.
La sexualité en est un autre. La sexualité freudo-szondiano-lacanienne d’amplitude maximale est réduite comme peau de chagrin chez Gagnepain à un pur fait de condition : il se fait que l’être de l’homme est sexué, point d’humain qui ne le soit, constitution qu’il partage d’ailleurs avec le monde du vivant dans sa quasi-totalité. La notion retrouve ainsi quelque chose d’assez trivial, mais il faut savoir en revenir à des choses simples sinon on mélange tout, on parle la bouche pleine effectivement, comme rappelé plus loin.
La pulsion, elle aussi, chez Gagnepain subit une sévère « cure d’amaigrissement » alors qu’elle est là encore d’amplitude maximale chez Szondi grâce à la richesse du terme en langue allemande, et de dimension assez strictement freudienne chez Lacan, mais parle-t-on alors de la même pulsion ? Pulsion est entendu chez Gagnepain de manière tellement restrictive qu’à nouveau on pourrait dire que cette notion en devient presque triviale, proche du sens commun, mais pourquoi pas.

À vouloir faire rentrer les tableaux cliniques cardinaux, traditionnels (névroses, psychoses, perversions, psychopathies) dans des systèmes qui abordent les choses par d’autres points d’attaque, on finit, comme on dit, par « s’emmêler les pinceaux ».
Szondi part de la clinique psychiatrique. Par une véritable Wesensanschauung, il en extrait les principaux vecteurs et au sein de chacun d’eux des facteurs et leurs tendances qu’il élève au rang d’analyseurs de la condition humaine. C’est pourquoi on doit dire que son système est véritablement patho-analytique : c’est la pathologie, la psycho-pathologie dument réduite à ses constituants principaux qui analyse la condition humaine.
Chez Gagnepain, il n’en va pas de même : un modèle est d’abord construit et la pathologie est là non pas pour analyser mais pour vérifier, comme lieu de confrontation, de résistance. Szondi, relu par Schotte, met en opposition (négation mutuelle) perversion et névrose, à quoi Schotte ajoute l’opposition psychose – thymopsychopathie.

Chez Gagnepain, par contre, il y aurait opposition des troubles névrotiques et des troubles psychopathiques, le « thymo » passant à la trappe, l’humeur étant gérée à un autre niveau. Mais est-il bien juste de parler en ce cas d’opposition ?
Ce qui s’oppose dialectiquement c’est l’instance éthique et la performance morale. Gagnepain conçoit la névrose comme une autolyse éthique mais on ne peut pas dire que la psychopathie soit une fusion morale, elle est plutôt une « fusion boulique » par « manque » de négativité éthique.
Soit dit en passant la psychopathogénèse conçue par Gagnepain souffre toujours de ses plans neurologiques d’origine (formulation en terme de manque, de perte, de compensation, etc.).
Les psychopathies ne sont pas des troubles de la morale, c’est bien plutôt les névroses qui en sont, car « pour être moral », il faut bien passer par l’éthique, ce que les psychopathes ne font que très imparfaitement. On peut néanmoins admettre que chez Gagnepain névrose et psychopathie s’opposent comme éthique et morale. Elles sont un peu comme l’envers et l’endroit d’une même problématique.

Chez Szondi, l’articulation est différente : les névroses disent « non » aux perversions qui en sont du coup le positif, et les psychopathies (version Schotte, thymopsychopathies) disent non aux psychoses qui en seraient le positif.
On peut se demander si les perversions freudo-szondiennes sont bien celles de Gagnepain, de même peut-on se le demander pour les psychopathies et est-on bien sûr que névrose et psychose signifient bien la même chose de part et d’autre ? Ne faudra-t-il pas un jour se débarrasser de ces anciennes formulations ? Dans 170 ans peut-être, le jour de la naissance des sciences humaines, qui sait…
Mais gardons les tout de même encore un peu pour constater effectivement que chez Gagnepain, « quelque chose comme des perversions » (trouble de l’instituant) vient se présenter comme trouble de l’analyse de la sexualité par la génitalité : finalement, dans les perversions, telles que les conçoit Gagnepain, c’est la génitalité qui ne remplit pas bien son rôle d’analyseur de la sexualité. Ne peut-on pas dire que ce qui analyse la sexualité du côté de la génitalité, c’est la contribution ? c’est la contribution de la sexualité qui est en panne (comme s’exprimait à l’occasion Gagnepain), c’est une sexualité non contributive.
Sur l’autre face, ne pourrait-on pas dire que « quelque chose comme des psychoses » (trouble de l’institué) vient se présenter comme trouble de l’analyse de la génitalité à présent par la sexualité ? Ici la sexualité ne remplit pas son rôle d’analyseur de la génitalité par le biais de la rémunération. C’est une génitalité mal rémunérée pourrait-on dire, « mal identifiée » si l’on accepte que la rémunération ait à voir avec l’identification.
Autrement dit, quant on constate un trouble qu’il soit taxinomique ou génératif sur une face, c’est toujours sur l’autre face qu’il faut aller voir. Les perversions dès lors, pour Gagnepain, sont la résultante de ce que la sexualité naturelle est soit insuffisamment, soit trop analysée par la génitalité, et les psychoses, la résultante de ce que la génitalité naturelle est soit insuffisamment, soit trop analysée par la sexualité.
C’est à mon avis un des apports théoriques les plus innovants et les plus dépaysants de la pensée de Gagnepain que cette notion d’analyse mutuelle des faces qui est la voie d’accès à la dialectique.

Pour en revenir à l’axiologie, plus précisément à l’axiopathologie, les névrosés version Gagnepain souffriraient d’un excès d’analyse mutuelle du prix et du bien, tandis que les psychopathes souffriraient d’une insuffisance de cette analyse.
Sur le plan sociologique à présent, les perversions consisteraient tantôt en un excès, tantôt en un déficit d’analyse de la sexualité par la génitalité, autrement dit du spécimen par le type. Il en irait de même pour les psychoses, la sexualité étant à présent l’analyseur de la génitalité.
On voit donc que les choses se distribuent différemment mais s’agit-il bien des mêmes choses ? Sans doute un peu… mais pas entièrement tout de même (voir la bascule chez Gagnepain du sadomasochisme du côté des troubles psychotiques fusionnels : ça donne à penser mais ça bouscule quand même pas mal). Je ne sais si les théories corpusculaire et ondulatoire de la lumière donnent à jongler entre elles, mais, dans notre cas, il s’agit effectivement de véritables jongleries parce qu’il y a justement une communauté terminologique fort embarrassante, beaucoup de termes identiques étant utilisés mais qui ne recouvrent pas nécessairement la même chose.

4 Schotte, Lacan et Gagnepain : je t’aime, moi non plus

La Verwerfung est ici présentée comme une stase de la négativité, il en serait fait donc si je comprends bien un concept généralisé de la négativité à distribuer sur les quatre plans et la Verdrängung, le refoulement, n’en serait qu’un cas particulier. Est-ce bien cela qu’il faut comprendre ? Faut-il tenir compte de ce que Verwerfung n’a jamais constitué chez Freud, d’après l’enquête de Schotte, un terme technique (ce qui n’a néanmoins pas empêché Lacan d’en faire l’usage que l’on sait) ?
Est ensuite évoquée la réversibilité du positif au négatif des positions factorielles chez Szondi avec néanmoins un changement qualitatif intermédiaire, du moins dans la lecture circulaire de Schotte. Par exemple, de m+ à d- il n’y a pas seulement changement de signe mais aussi changement qualitatif. De même, de h+ à s-, de e- à hy+ et de p- à k+.

La formule du « pousse a talmuder » en ce qui concerne la pensée de Lacan, au-delà de sa pointe ironique à l’adresse des grands et petits rabbins, mérite d’être méditée. Je pense en effet qu’en science on ne « talmude » pas, on « bazarde » carrément, car c’est le sort des systèmes d’être « bazardé ». Ils sont à prendre ou à laisser. Certes peut-on les faire croître harmonieusement (Schotte y a passé toute sa vie de penseur), mais on ne les aménage pas : on les renverse et on en change. Fi ici de pléthore pachydermique, la science après tout a quelque chose d’ascétique.

Enfin, rejoignons notre auteur dans son éloge de la pensée transfrontalière, pour autant qu’on ne renonce tout de même pas à essayer de savoir à tout moment de quel côté de la frontière on se trouve.

Notes

[1Je souligne, ainsi que sur l’ensemble de la citation.


Pour citer l'article :

Jean-Luc Pirard, « Réactions à « Clinique psychanalytique et psychopathologie ou penser la négativité » »in Tétralogiques, N°20, Politique et morale.

URL : http://tetralogiques.fr/spip.php?article11


Tétralogiques,
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